Lettre ouverte au chef d’état-major général des Armées | Par Mohamed Debagh, vice-président du groupe BSA*

24/04/2019


                                                                                                                                                           

                                        Le Calame - « Il y a des services si grands qu’on ne peut les payer que par l’ingratitude », Alexandre Dumas.

Mon Général, j’ai longtemps hésité avant de me décider finalement à m’adresser à Vous au travers de cette lettre ouverte ; certains se demanderont, et vous avec eux peut être, pourquoi dans un Etat de droit un citoyen écrit-il directement au chef des armées.

D’emblée je réponds à cette interrogation: En fait, je suis de ceux qui, objectivement, considèrent que notre cher pays est géré directement et de manière ininterrompue depuis ce fameux 10 juillet 1978, par des juntes militaires issues de l’encadrement supérieur de notre armée nationale, avec cependant une parenthèse de quinze mois, entre mars 2007 et le 6 août 2008.

Certes, le chef du régime actuel, l’ancien général Mohamed Ould Abdel Aziz a préféré démissionner de l’armée afin de postuler à la magistrature suprême, non pour lutter contre la pauvreté et assurer le bonheur du peuple mauritanien comme il a prétendu, mais pour utiliser les pouvoirs étendus que lui procure cet accès comme raccourci à l’enrichissement illicite démesuré.

Comme vous l’avez certainement constaté, mon général, jamais en Mauritanie un président de la République s’est autant si intimement impliqué dans l’accumulation ostentatoire des biens matériels, pour lui-même, sa propre famille et son clan.

Devant les multiples tracasseries dont mon Groupe et moi-même sommes l’objet depuis plus de six ans, et en l’absence malheureusement de toute possibilité de recours devant la justice mauritanienne qui n’est plus que l’ombre d’elle-même, comme d’ailleurs la grande majorité des institutions du pays, instrumentalisées à outrance par le Président Mohamed Ould Abdel Aziz, je m’adresse aujourd’hui à votre honorable institution, garante en dernier recours de la stabilité dans notre pays.

Je me suis rappelé aussi qu’à certains moments ultra-sensibles de notre histoire récente, mon Groupe et moi-même avions répondu présents sans hésitation aucune aux appels de la patrie. Je me suis rappelé enfin, que votre honorable institution savait être reconnaissante, comme il sera rappelé plus loin. Le 25 Avril 2017 vers 17h30, j’arrive à la frontière avec le Sénégal au niveau du barrage de Diama.

J’ai, en effet, pris l’habitude, depuis quelques années, de passer par cette voie où les formalités ne prennent, généralement, que quelques minutes, pour les voyageurs en règle. Après avoir passé sans encombre les postes de gendarmerie et de douane, les agents du poste de police qui me connaissent bien me demandent, conformément à des ordres « venus d’en haut, de très haut », de descendre de mon véhicule qu’ils prennent un soin particulier à fouiller de fond en comble.

 Bagages, valises, costumes, tout est descendu et fouillé dans les moindres coins et recoins. Les policiers confisquent mon ordinateur portable, deux téléphones, et mon appareil photo, en prenant bien soin, devant mes protestations légitimes, de me préciser « que je pourrais les récupérer à mon retour ». 

Un épisode, le dernier en date à cette époque, d’une longue série de brimades auxquelles j’ai été soumis, en particulier depuis 2012 : multiples convocations à la police économique, à la Direction générale des Impôts, devant les tribunaux, tracasseries multiples au niveau de toutes les administrations publiques, puis arrestation et emprisonnement en février 2013 pour un motif fallacieux et après trucage par les commissaires Fodé Dramé, Sidi Ould Babelhessen et le procureur Cheikh Ould Babehmed de mes procès-verbaux d’audition à la police.

Pourtant mon Général, je ne pensais pas mériter un tel acharnement de la part d‘une mère-patrie que j’ai toujours servie, avec discrétion et efficacité, souvent dans des conditions difficiles.

Petit rappel, pas nécessairement exhaustif, de quelques services rendus par mon Groupe et moi-même au pays, en général, et à l’Armée, en particulier :

- Le 16 Septembre 2010, averti, à 20 heures, en tant que président de la compagnie Mauritania Airways, que l’Etat avait besoin, de toute urgence, d’un avion pour transporter un commando d’élite d’Atar à Néma, je donne immédiatement des instructions afin qu’un avion qui venait de décoller de Bamako vers Abidjan (et qui devait continuer jusqu’à Brazzaville) retourne, dare-dare, à Nouakchott, une fois ses passagers débarqués dans la capitale ivoirienne.

Et que la représentation, sur place, de la compagnie prenne les dispositions pour permettre, à ses infortunés passagers, de continuer au mieux leur voyage. L’avion fait cap sur Nouakchott où il atterrit à minuit. Entretemps, un équipage de relève est mobilisé. Le commandant El Hadj est rappelé d’urgence de l’Inchiri. Il sera secondé par l’officier-pilote Gueroub Abdel Basset, de nationalité algérienne.

L’avion arrive à deux heures du matin dans la capitale de l’Adrar, après vérification, en concertation avec le wali de l’époque, M. Sall Saidou, que les lumières de la piste fonctionnaient bien et qu’un escabeau était bien disponible pour permettre l’embarquement des militaires.

Cent-vingt soldats et officiers du 1er Bataillon de commandos-paras y prennent place et cap sur Néma, à 3 heures du matin ! Le wali du Hodh Charghi, M. Mohamed Ould Mohamed Rare, s’assure, lui aussi, de l’éclairage de la piste et la présence d’escabeau afin que l’avion puisse débarquer les commandos dans de bonnes conditions. Elle fut longue, très longue cette nuit-là !

Entre la préparation matérielle du vol et les autorisations de l’ANAC et de l’ASECNA, qui hésitèrent beaucoup à délivrer des autorisations pour un vol nocturne, vers deux aéroports non homologués.

- Le 18 Septembre, soit deux jours plus tard, seconde alerte : Des avions de l’Armée de l’air mauritanienne tombent en panne sèche, à Tombouctou, sans la moindre goutte de kérosène à plus de mille kilomètres à la ronde.

Il faut, non seulement, leur acheminer au plus vite du carburant, mais aussi des munitions pour se défendre d’un ennemi qui les tient pratiquement en joue. J’étais sollicité encore une fois pour mettre en place la solution idoine : Un avion de la Mauritania Airways est vidé de ses sièges et rempli de bidons de kérosène et de munitions.

Le commandant Bennahi et l’officier-pilote Mohamed Jiddou prennent les commandes de cette bombe volante, en plein hivernage, et se mettent à slalomer entre les nuages afin d’éviter les fortes secousses qui les mettraient en danger. Après quatre heures de vol, ils atterrissent à Tombouctou où ils sont obligés de passer la nuit, faute d’un aéroport de dégagement sur le chemin du retour vers Nouakchott par vol de nuit, faisant courir un danger énorme à notre avion.

Afin de permettre à nos officiers bloqués à Tombouctou de communiquer avec leurs bases, j’ai fait acheminer depuis Bamako plusieurs téléphones-satellites Thurayas et des crédits conséquents. Je précise bien, Mon Général, que tout cela a été réglé à la compagnie Mauritania Airways et aux autres fournisseurs par le Groupe BSA, sur instruction expresse de son Président M. Bouamatou, et n’a donc pas coûté une ouguiya au budget de l’Etat ni à l’Armée.

- Auparavant et au cours de la seconde semaine d’août 2010, j’ai organisé l’acheminement discret (organisation d’un vol spécial) du ministre de la justice Abidine Ould Khair et son conseiller pour une mission difficile au Mali qui a duré quarante huit heures et fut couronnée de succès.

- Le 14 août 2010, j’ai organisé l’acheminement secret vers le Mali du terroriste Oumar Sahraoui par une nuit orageuse ; pour cela, j’ai affrété un boeing 737 de Mauritania Airways où j’ai pris place avec le commissaire Ghacem, un brigadier de police et Oumar Sahraoui. Cette opération, tenue secrète jusqu’à ce jour, a permis la libération des otages espagnols enlevés sur la route de Nouadhibou quelques mois auparavant.

- Toutes ces actions ont été ordonnées par le Président du Groupe BSA, M. Mohamed Bouamatou, qui passa parfois des nuits blanches pour s’assurer de la bonne exécution de certaines opérations sensibles.

- Déjà, en 2005, juste après l’attaque de Lemgheïty et au vu des moyens très limités dont disposait notre vaillante armée à cette époque, le secteur privé décida, sous la houlette du président du patronat à l’époque, Mohamed Ould Bouamatou, de lui apporter son soutien inconditionnel.

Proche collaborateur du patron des patrons, je fus chargé par ce dernier de me mettre en rapport avec l’intendant de l’armée, le colonel Dah Ould Elmamy, élevé depuis au grade de général et nommé en 2008 Directeur général des douanes, avec instruction de lui procurer, au nom du Groupe BSA, tout matériel et équipement civils dont il souhaite l’acquisition. La demande du colonel Dah avait porté spécifiquement sur les pneumatiques de toutes dimensions et les tonnelets de cinquante litres utilisés pour le transport de l’eau.

- Mon Général, cette intervention avait été en son temps vivement appréciée par votre prédécesseur à l’Etat-major national qui, par lettre n° 0886/EMN du 1er novembre 2005 écrivait à M. Bouamatou, Président-Directeur Général du Groupe BSA et Président de la Confédération Nationale du Patronat Mauritanien:

 « La solidarité particulièrement agissante que vous avez témoignée à nos forces armées lors de l’opération de Lemgheity m’offre l’opportunité de vous adresser mes sincères remerciements et ma profonde gratitude. L’élan de générosité désintéressée et la disponibilité permanente qui ont marqué votre participation tout au long de cette crise ont été unanimement appréciés. Aussi, je vous saurai gré de bien vouloir transmettre par la même occasion mes remerciements à l’ensemble de vos personnels pour avoir contribué à cet effort avec compétence, disponibilité et dévouement. » 

Mon Général, c’est ce témoignage de gratitude de la part de votre illustre prédécesseur qui a été pour nous, au-delà du devoir citoyen, un motif supplémentaire de mobilisation à vos côtés en 2010, lors de l’exécution des opérations hautement complexes citées ci-dessus. Cette lettre m’a été remise en main propre par le Colonel Dah Ould Elmamy, afin de la faire suivre à son destinataire M. Bouamatou.

En plus de ces actions spécifiques à l’armée, notre Groupe s’est mobilisé aux côtés du Général Mohamed Ould Abdel Aziz, avant et après sa démission de l’armée, afin de contribuer à la stabilité du pays et au retour négocié et contrôlé au processus démocratique.

Au niveau de ce chapitre, je citerai la préparation et la prise en charge en 2009 des voyages d’Etat du Président Aziz en France et à Dakar, tout comme le transport du candidat Mohamed Ould Abdel Aziz et de sa famille, sillonnant toutes les capitales régionales, lors de la campagne électorale pour l’élection présidentielle de Juillet 2009 ; j’ajouterai également à cette longue liste de services rendus, les deux avions, un Falcon 900 et un Boeing spécialement affrétés en vue du transport du Président Aziz et sa nombreuse délégation (Ministres, hauts fonctionnaires, une trentaine d’éléments du Basep) aux festivités marquant le 50ème anniversaire de l'indépendance du Mali en septembre 2010; opération que j’ai personnellement supervisée.

Sans oublier bien entendu plusieurs vols spéciaux affrétés par nos soins pour convoyer l’épouse de Aziz, ses enfants, et sa belle famille, de la Mauritanie vers l’Europe, Dubai ou encore l’Arabie Saoudite. Je retiens en particulier ce vol nocturne au départ de Nouakchott, dont j’avais ordonné l’atterrissage à Casablanca afin de s’assurer que l’une des filles de Aziz, qui avait avalé de travers une amende ne courait aucun risque pour sa santé.

Mon Général, habituellement les Etats qui se respectent ont prévu différents systèmes et symboles pour exprimer leur reconnaissance envers certains de leurs citoyens auteurs d’actes exceptionnels ; comme par exemple la lettre de remerciement que votre illustre prédécesseur a fait parvenir à M. Bouamatou en novembre 2005 après l’opération Lemgheity. Je ne vous cache pas, mon Général, que je m’attendais à recevoir d’un moment à l’autre, et à travers moi le Groupe BSA et son Président M. Bouamatou, un signe identique de votre part ; en vain malheureusement.

Il est vrai qu’entre temps, Aziz a accédé accidentellement au pouvoir et avec ce changement, de nouvelles mœurs se sont installées. La gratitude et la reconnaissance de la patrie envers ses fils méritants n’étaient plus de mise ; ces valeurs et bien d’autres encore ont cédé la place malheureusement à l’ingratitude, au mensonge, à la haine gratuite, la corruption systématique et l’enrichissement personnel de Aziz et d’un petit clan autour de lui.

En peu d’années, ce système a quasiment détruit l’Etat en Mauritanie : Il n’y a plus d’Administration, plus de justice, plus de pouvoir législatif : Aziz décide de tout et la LOI ce sont les instructions « d’en haut » ; les citoyens l’ont compris très tôt: ils viennent manifester devant les grilles de la Présidence et exposer leurs problèmes d’eau, de santé, d’écoles, etc… Ils ne s’adressent plus aux hakems ni aux walis, encore moins aux ministres, car le citoyen sait pertinemment qu’ils n’ont aucun pouvoir.

Mon Général, nous ne sommes sûrement pas les seuls à avoir souffert de l’ingratitude de ceux à qui nous avons rendu d’inestimables services. A titre d’illustre exemple, Feu Ely Ould Mohamed Vall, qui supervisa la première transition que connut le pays, avant de remettre le pouvoir à un civil démocratiquement élu, le héros de la guerre du Sahara qui s’est battu comme un lion pour défendre l’intégrité du territoire national, fut lui aussi victime, de 2008 à son récent décès, d’un véritable ostracisme de la part de Aziz. Tous les avantages liés au titre d’ancien chef d’Etat lui furent refusés, malgré ses demandes répétées, pour le principe, et le procès qu’il a été contraint d’intenter.

Pour ma part, qu’ai-je obtenu en échange des multiples services rendus à la Nation? Ai-je été décoré ? Ai-je eu droit à une quelconque reconnaissance ? Le chef d’état-major des Armées m’a-t-il une seule fois téléphoné, pour m’exprimer sa gratitude ?

A-t-il chargé quelqu’un de le faire ? A-t-il apprécié, à sa juste valeur, ces gestes citoyens et hautement patriotiques ? M’a-t-il exprimé la moindre sympathie, lorsque je fus si injustement embastillé le mardi 5 février 2013 ? A ma connaissance, rien de tout cela. Depuis 2012, je n’ai connu qu’harcèlements, intimidations, filatures, interrogatoires, couronnés par plusieurs mois de prison en 2013 et un mandat d’arrêt en 2017.

Cette situation m’amène à me poser à moi-même deux questions essentielles : l’Etat-major des armées d’aujourd’hui, qui a fait preuve de tant d’indifférence par rapport aux services rendus est-elle la continuation de l’Etat-major de 2005 qui nous a envoyé la lettre de remerciement citée plus haut ? Avec tant de haine et tant d’ingratitude le Président Mohamed Ould Abdel Aziz, chef suprême des Armées est-il un monstre ou un être humain ?

Malgré toutes mes interrogations, sachez en tout cas que ni moi ni le Groupe BSA ne regrettons aucune action réalisée dans l’intérêt de la Nation ; plus que ça : sachez, mon Général, que mon Groupe et moi restons mobilisés à tout moment aux côtés de notre pays, que de multiples dangers continuent de menacer ; cependant, je reste convaincu que le plus grand de ces dangers, qui peut conduire à la dislocation de notre pays n’est autre que la présence à sa tête de Mohamed Ould Abdel Aziz. Je reste également convaincu que l’unique responsable de toute l’injustice dont je suis l’objet n’est autre que Mohamed Ould Abdel Aziz.

Enfin, mon Général, veuillez recevoir et à travers vous l’ensemble des officiers, sous-officiers et hommes de troupes de nos vaillantes forces armées, l’expression de mes sentiments respectueux et ma disponibilité et celle du Groupe dont je suis le Vice-Président à répondre à tout moment au devoir comme par le passé.

 Mohamed Ould Debagh


  *J’'ai envoyé cette lettre peu de temps après l'incident de frontière du 25 avril 2017 au général Ghazouani, Chef d'état major général des armées sans la moindre réaction de sa part; je l'ai récemment actualisée et envoyée à son successeur le général Bourour notamment par DHL, sans réaction non plus. D'où ma décision de la rendre publique dans l'espoir de contribuer, un tant soit peu, à faire prendre conscience non seulement aux officiers, sous-officiers et hommes de troupes de notre Armée mais à tous les citoyens de notre beau pays, de la manière dont Aziz conduit ce pays vers l'abîme. 

source lecalame

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