Crise de l’éducation au cœur d’une succession et d’une superposition de crises au Sahel

06/06/2020

Dans un communiqué de presse publié à Dakar le 14 Mai 2020 par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies, les agences d’aide des Nations Unies et des organisations non gouvernementales ont fait part de leurs inquiétudes quant à une détérioration rapide de la crise sahélienne qui aura comme conséquences l’augmentation des besoins humanitaires de la région à un niveau sans précédent. 

Le même communiqué souligne qu’en 2020, 24 millions de Sahéliens, dont la moitié est constituée d’enfants, ont besoin d’assistance et de protection. En raison de la violence généralisée et des catastrophes naturelles, 6,9 millions de personnes sont aux prises avec les terribles conséquences des déplacements forcés. Plus de 4,5 millions de personnes sont des déplacés internes ou des réfugiés – un million de plus qu’en 2019 – et 2,5 millions de rapatriés ont du mal à reconstruire leur vie. 

L’Etat et le voisin

Cette situation résulterait en grande partie de l’escalade de la violence, de l’insécurité alimentaire croissante, des inégalités structurelles et des effets directs et indirects de la COVID19.

En effet, le Sahel est devenu un terrain où les inégalités et exclusions liées à l’accès au pouvoir politique, à la terre, à l’eau, aux services sociaux de base, à la justice et à la sécurité se manifestent de façon flagrante. La combinaison de ces facteurs constitue des risques graves car les groupes socio-culturels ou les sous-groupes qui s’estiment lésés font assumer à l’Etat et à d’autres, généralement le voisin, la responsabilité de leur exclusion économique, politique ou sociale. Les frustrations face à des attentes inassouvies ou des promesses non tenues incitent de plus en plus à la violence physique comme moyen de riposte particulièrement quand le dialogue et les autres formes de recours font défaut. 

Crise sanitaire

A la succession et à la superposition des crises vécues par le Sahel s’ajoute la crise sanitaire provoquée par l’apparition du coronavirus Covid-19 en Chine en janvier dernier. Aujourd’hui, les citadelles sont tombées une à une. Personne n’est épargné, des Etats les plus puissants et leurs dirigeants à ceux des plus fragiles avec leurs populations qui luttent quotidiennement contre la pauvreté.   

Malgré les mesures sociales prises par les différents gouvernants pour atténuer les effets de cette crise sanitaire mondiale sur les ménages les plus vulnérables, celles visant à prévenir la propagation du virus ont eu un impact économique et social grave sur le sahel. Si la crise a mis à nu la faiblesse des systèmes de santé, sa combinaison avec les autres facteurs risque d’annihiler tous les efforts en matière d’éducation. 

L’éducation face aux crises 

L’éducation n’a jamais été neutre, elle a toujours été au service d’une cause, d’une idéologie et d’objectifs qui lui sont assignés. En fonction des systèmes en place, l’éducation a toujours été utilisée pour les Etats comme un puissant moyen de  construction d’une identité nationale, de réduction des disparités ou comme une arme efficace pour favoriser et conforter la domination de certains groupes sur d’autres. Aujourd’hui tout le monde s’accorde à dire que l’accès à une éducation publique équitable et de bonne qualité est l’un des moyens les plus puissants et les plus efficaces pour lutter contre les inégalités, contribuer à la mobilité sociale, donc à la réduction de la pauvreté et à la promotion de la démocratie.

Combien de personnes occupent aujourd’hui des positions de pouvoir grâce à une éducation de qualité reçue dans les écoles publiques ? Malheureusement certains de nos gouvernants accordent très peu d’importance à cette école publique qui leur a tout donné. Des écoles publiques qui ont contribué à la formation d’une bonne partie de l’élite mauritanienne ont même été mises aux enchères à Nouakchott et transformées en marchés et autres lieux de commence. 

Education, cible des groupes armés

Par ailleurs, avant l’apparition de la COVID 19, l’éducation et la formation ont été particulièrement ciblées par les groupes armés dans le sahel pour exercer la violence sur les communautés victimes. Ces groupes violents ont également contribué à la complexification et la ré/activation de conflits communautaires au Mali et au Burkina Faso notamment. 

Cette situation a entrainé des déplacements internes de populations dans les pays et provoqué la fermeture d’écoles de façon durable, privant d’éducation des centaines de milliers d’enfants. La fermeture des écoles constitue un obstacle supplémentaire à l’apprentissage et prive les enfants, en particulier les filles, d’un environnement protecteur quand on sait que dans certains pays, c’est dans la cantine scolaire que l’enfant prend son premier repas de la journée vers 11heures.

Il serait fastidieux de vouloir énumérer les défis auxquels l’éducation se trouve confrontée (choix de politiques éducatives adaptées aux contextes nationaux, environnement de l’école, qualité et quantité du matériel didactique mis à la disposition du corps enseignant et des élèves, formation des enseignants, motivation des enseignants, gestion efficace et équitable des enseignants etc). 

Toutes ces questions brûlantes troublent de façon cyclique la vie de la communauté éducative et même la cohésion sociale ou tout simplement l’unité nationale de certains pays qui doivent les traiter de façon juste et équitable.

Les cours à distance, une disparité de plus

Face à la COVID 19 et à la fermeture des écoles, les différents Etats ont mis en place des alternatives éducatives fondées sur la formation à distance (télévision, utilisation d’internet). Si ce choix peut être pratique sous d’autres cieux et à un certain niveau de formation comme les universités, il n’est presque pas applicable pour le primaire et le secondaire quand on sait que l’Afrique est confrontée à un retard numérique et peine à donner de l’eau potable et de  l’électricité à sa population même dans la quasi-totalité de ses grandes villes. 

Cette manière de procéder ne fait qu’accentuer les disparités entre enfants d’un même pays. Combien d’enfants réunissent les conditions pour recevoir les cours à distance à domicile (espace de travail, électricité, tablettes,  smartphones etc.) ? Faire des formations à distance au primaire ou au secondaire demande des aménagements pédagogiques et technologiques difficilement disponibles dans tous les milieux scolaires. Pour Philippe Meirieu, professeur émérite des universités « l’école à distance ne peut pas être véritablement l’école : celle-ci a été créée pour lutter contre les inégalités matérielles, sociales et culturelles et donner le même droit d’accès aux savoirs à tous les enfants. Ce n’est pas seulement une institution faite pour apprendre mais pour « apprendre ensemble » »[i] c’est dire tout simplement que le l’école doit préparer les enfants, citoyens de demain, au vivre ensemble et les encadrer. 

Quelques pistes de solutions 

La fermeture des écoles va impacter négativement  le niveau des élèves dont la tendance est à la baisse depuis plusieurs années pour des raisons multiples dans un contexte où aucun Etat n’est prêt à décréter une année blanche. 

Face à ce problème, il faut trouver des alternatives crédibles pour sauver l’école de façon durable avec l’implication de la société civile, des leaders d’opinion, des communautés et des parents. Parents et communautés doivent se mobiliser immédiatement et se tenir prêts pour donner des cours de soutien à leurs enfants et systématiser le soutien scolaire à tous les élèves qui en ont besoin pour rehausser leurs niveaux dès que les conditions sanitaires seront favorables. Mieux on doit assister à l’émergence d’écoles associatives entièrement gérées par les parents au côté des écoles privées classiques et des écoles publiques à l’image d’une école que nous avons connue à Ouagadougou qui fonctionne bien et qui est même arrivée à se hisser au rang d’école d’excellence. 

Les écoles associatives sont des écoles privées sous contrat d’association qui ont leur règlement intérieur propre et qui ont pour vocation d’intervenir dans le formel comme dans le non formel, cas « des écoles de seconde chance ». L’inscription d’un enfant entraîne l’adhésion de ses parents qui doivent contribuer au bon fonctionnement de l’institution. 

La société civile doit mieux s’organiser pour porter le plaidoyer en faveur d’une éducation publique équitable et de bonne qualité.

Les Etats doivent repenser leurs politiques éducatives pour promouvoir le multilinguisme (langues nationales, arabe, français et anglais) et le mettre au cœur des différents systèmes éducatifs en permettant aux enfants de la sous-région de s’enraciner et de s’ouvrir et faire leurs premiers pas à l’école sans difficultés. 

En outre, le multilinguisme permettra de lutter contre le repli identitaire, la pensée unique et le radicalisme qui sont en train d’être promus par certains systèmes éducatifs parallèles mis en place par des forces tapies dans l’ombre et d’autres qui agissent à visage découvert et qui instrumentalisent les jeunes dans le cadre d’agendas qui leur sont propres. 

Dans le cadre de la refondation de l’école, les barrières psychologiques et autres qui se dressent devant l’introduction des langues nationales dans les différents systèmes éducatifs doivent être levées pour réveiller le génie des enfants de la sous-région et les aider à transférer les connaissances acquises dans leurs langues maternelles au français et à l’anglais qui, de par l’histoire et les réalités sous régionales et mondiales sont des langues incontournables.

La revue des politiques éducatives serait insuffisante si elle n’est pas articulée avec de véritables politiques de jeunesse au centre desquelles se trouvent le sport, les loisirs et une formation professionnelle de qualité pour favoriser l’épanouissement des jeunes, l’emploi et l’auto emploi, gages d’une paix sociale durable.  

En un mot, il faut beaucoup de mobilisation et de solidarité au tour de l’école pour une transformation qualitative de nos sociétés et pour assurer le développement durable de tous les pays de la sous-région.

Aliou Kissima Tandia 

aktandia@hotmail.com

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